Jean-Pierre et son Tahiti Ketch : 45 ans d’une histoire remarquable

Jean-Pierre est mon voisin de ponton. Comme je le complimentais dernièrement sur son voilier, il m’avoua qu’il en était l’heureux propriétaire depuis presque 50 ans. Près d’un demi-siècle de complicité commune entre un homme et son bateau, à une époque où l’on zappe, jette, change à tout bout de champ, où une passion éphémère est aussitôt chassée par une nouvelle mode tout aussi passagère, il me semblait que cette histoire méritait d’être contée. Parce qu’elle est rassurante et belle à la fois. En voici quelques bribes, saisies au vol un soir d’été.

P8134797.JPGJean-Pierre navigue depuis longtemps, pour ne pas dire depuis toujours. Son premier bateau quand il était enfant : une petite plate du bassin d’Arcachon sur laquelle il avait gréé une voile de fortune. Devenu adulte, il achète successivement plusieurs voiliers avant d’acquérir finalement TUDOROVO en 1972.

TUDOROVO est un Tahiti Ketch, œuvre du chantier Pfister à Aigues-Mortes. Ce chantier P1010715naval commence son activité en 1945 et construit différents types d’unités : chalutiers, cotres norvégiens, barquettes de chasse, barquettes marseillaises…En 1957, un client se présente avec le plan du Tahiti Ketch dessiné en 1923 par John G. Hanna, concepteur de ce modèle. Quelques mois plus tard est lancé le premier des 86 exemplaires qui seront réalisés jusqu’en 1983. On peut toujours en voir sur nos côtes languedociennes et catalanes, notamment à Canet-en-Roussillon.

Les Tahiti Ketches sont des bateaux de 9,15m de long, 3,05m de large pour un tirant d’eau de 1,33m. Chaque unité pèse 6 tonnes et demi. La quille, l’étrave, l’étambot et les bordés (29mm d’épaisseur) sont en iroko, les deux mâts, la bôme et la corne en pin d’Orégon. Lorsqu’on les croise toutes voiles dehors (grand-voile à corne, artimon marconi, foc et trinquette), l’émotion est au rendez-vous.

 

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TUDOROVO

 

Lorsque Jean-Pierre achète son bateau, il en est déjà le 3ème propriétaire. Le premier, chauffeur de taxi à Paris, l’acquiert en 1966 avec l’idée d’un tour du monde. Mais il le revend rapidement à un homme d’origine slave, fils de russes blancs nés à Tudorovo, d’où le nom du bateau. Jean-Pierre remonte son ketch par le canal du Midi jusqu’en Gironde où il réside. Il va alors naviguer plusieurs saisons avec Anne-Marie son épouse en Atlantique, dans le Golfe de Gascogne et le bassin d’Arcachon. Dans les années 80, retour en Méditerranée en contournant l’Espagne. Les premières destinations sont la OLYMPUS DIGITAL CAMERACorse et les Baléares. Quelques années plus tard, un rallye les amène de la Grande-Motte à Tabarka en Tunisie. C’est le début d’un long périple méditerranéen qui les conduira en plusieurs étés à Malte, Syracuse, Corfou, puis en mer Egée, en Crète, à Rhodes et enfin à Marmaris en Turquie. Durant cette période, lorsque la saison de navigation est terminée, ils laissent le bateau en hivernage sur place pour le retrouver au printemps. Ce récit et les anecdotes qu’il me conte associées aux artisans et shipchandlers de ces contrées méridionales me rappellent ce qu’en écrit Jean-François Deniau dans La mer est ronde, qui fit quelques années plus tôt le même type de navigation dans ces mêmes eaux. Après un séjour de quatre ans en Croatie, TUDOROVO est ramené en France en 2003. Depuis, il navigue tous les étés à partir de son port d’attache.

TUDOROVO, reconnu Bateau d’Intérêt  Patrimonial (BIP) depuis 2016, porte fièrement ses 51 ans. Il faut dire qu’il est amoureusement entretenu par son propriétaire : vernis impeccables, peintures idem… Si Jean-Pierre aime naviguer en famille, il le sort encore parfois tout seul. Lorsque l’on discute avec lui, les souvenirs de navigation remontent doucement à la surface, mais toujours avec la retenue qui sied aux vrais marins. Alors, d’une réminiscence à l’autre viennent les anecdotes, comme cette traversée nocturne en solitaire entre Brindisi et Dubrovnik, où, assis dans la

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descente, son poste de prédilection pour ces nuits en solitaire, il avait fini par s’assoupir et ne fut réveillé qu’au passage de ces chalutiers à moins de cent mètres de son embarcation. Ou ces coups de vent de force 7 à 8 étalés sous foc, trinquette et artimon. Tout doucement, les souvenirs s’égrènent dans le carré aux boiseries sombres et chaleureuses, images d’un temps où les flottes de locations n’avaient pas encore envahi les criques de l’Adriatique et de la mer Egée, où les cloches des chèvres dans les anses reculées faisaient encore office de réveille-matin.

Que leur souhaiter de plus ? De belles navigations pour continuer à remplir encore l’album aux souvenirs.

 

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Jean-Pierre et Anne-Marie

 

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