L’Hermione, La Fayette et les centaines de marins languedociens et catalans envoyés aux Amériques

Escale à Sète est devenu en quelques années le rassemblement de vieux gréements incontournable en Méditerranée. Lors du dernier weekend de Pâques, la réplique de l’Hermione, frégate ayant conduit La Fayette aux Amériques était sans aucun doute le clou de la manifestation. L’occasion de visiter ce navire magnifique, de rappeler son histoire et de revenir sur cet épisode du 18ème siècle ayant conduit plusieurs centaines de marins languedociens et catalans à participer à la guerre d’indépendance Américaine.

 

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L’Hermione à Sète – Mars 2018

Au milieu du 18ème siècle, les possessions anglaises en Amérique sont organisées en treize colonies (états) réparties le long de la côte est, depuis le Massachussetts au nord, jusqu’à la Géorgie au sud. Ces colonies supportent de plus en plus mal l’autorité de la lointaine Angleterre. En 1773, pour protester contre une augmentation des taxes se produit à Boston un premier incident, la Tea Party, au cours duquel les colons américains jettent par-dessus bord une cargaison de thé provenant d’Angleterre. Deux ans plus tard commence réellement la guerre d’indépendance. Georges Washington est nommé commandant en chef de l’armée des Insurgents. Très vite, les révoltés américains se rendent compte du déséquilibre des forces et que sans appui extérieur, leur combat est voué à l’échec. Ils envoient donc des émissaires en Europe pour chercher du secours. Benjamin Franklin est dépêché en France. C’est là qu’intervient pour la première fois La Fayette.

 

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Escale à Sète – défilé historique (31 mars 2018)

Le marquis Gilbert de La Fayette est né en 1757 au château de Chavaniac, non loin du Puy. Orphelin de père à l’âge de deux ans, son éducation est confiée à un précepteur qui lui inculque les principes des Lumières : liberté, tolérance. Après quelques années de collège, il s’engage dans l’armée, d’abord comme mousquetaire, puis comme sous-lieutenant au régiment de Noailles. Il fréquente alors les salons de la capitale les artistes et écrivains acquis aux idées nouvelles de liberté. En 1775, il est initié à la loge maçonnique La Candeur. La Franc-Maçonnerie est alors le fer de lance des idéaux d’égalité et de liberté. Lorsqu’il prend connaissance du conflit anglo-américain et qu’il apprend que des émissaires américains sont là pour recruter des volontaires, il prend immédiatement fait et cause pour les Insurgents dont le combat représente pour lui la

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La Fayette (photo internet)

mise en application pratique des idées généreuses des Lumières. Il se met alors en congé de l’armée, arme à ses frais une frégate qu’il rebaptise La Victoire, va la retrouver en cachette contre l’avis du roi Louis XVI dans le port de Pasajes en Espagne avec une poignée d’officiers volontaires comme lui et lève l’ancre le 20 avril 1777 pour l’Amérique Il n’a alors que 20 ans. Arrivé en Amérique le 13 juin, il rencontre rapidement Georges Washington lui aussi franc-maçon, comme tous les pères de la Constitution Américaine et avec qui il se lie d’amitié. Pendant près de deux ans, il combat avec les Insurgents, et sera blessé à la bataille de Brandiwine. Pendant tout ce temps, il écrit sans cesse à la cour pour demander des secours. En février 1778, la France signe un traité de commerce et d’alliance avec les Etats-Unis qu’elle vient de reconnaitre. Une flotte de douze vaisseaux et quatorze frégates commandée par l’amiral d’Estaing appareille de Toulon le 13 avril. Forte de plusieurs centaines de matelots du Golfe du Lion (nous y reviendrons), elle arrive en baie de Delaware le 8 juillet, poursuit la flotte anglaise jusqu’à Rhodes Island, engage un combat qui sera interrompu par un fort coup de vent. La flotte française se retire alors à Boston, puis rejoint les Antilles.

 

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Escale à Sète (défilé des équipages – mars 2018)

La Fayette lui est persuadé que seul un corps expéditionnaire terrestre peut faire basculer définitivement la guerre. Le 11 janvier 1779, il s’embarque et arrive à Brest le 6 février suivant. Là, il n’aura de cesse de militer pour l’envoi de troupes terrestres à la rescousse des Insurgents. Pendant cette période, il voit souvent Benjamin Franklin, l’émissaire américain à Paris et rédige un mémoire qu’il envoie au roi. Ce dernier finit en janvier 1780 par prendre la décision d’envoyer un corps d’armée de six mille hommes commandés par le comte de Rochambeau. Cette troupe s’embarquera à Brest sur une flotte dirigée par le Chevalier de Ternay. C’est pour porter cette nouvelle que La Fayette embarque sur l’Hermione le 20 mars 1780 à Port des Barques, à l’estuaire de la Charente,

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L’Hermione (photo internet)

à une dizaine de milles de Rochefort. La destination est tenue secrète jusqu’à l’appareillage. Le lieutenant de vaisseau Louis de la Touche, commandant la frégate avait juste comme instructions de s’approvisionner pour une campagne de six mois. Ce n’est qu’une fois en mer qu’il ouvre sa lettre de mission et découvre la destination. La traversée jusqu’à Marbleheath, à seize milles de Boston durera trente-huit jours. La Fayette rejoindra Washington, participera aux combats pendant presque deux ans, sera de la bataille décisive de Yorktown (17 octobre 1781) avant de rentrer définitivement en France en décembre de cette même année. La guerre d’indépendance prend fin lors du traité de Versailles le 3 septembre 1783.

 

L’Hermione sur laquelle s’embarque La Fayette en 1780 est une frégate de « 12 » (calibre des 28 canons qu’elle porte) ; elle a été construite un an auparavant. Mise en chantier en décembre 1778 à Rochefort, elle est mise à l’eau en avril 1779 après quatre mois de travail, représentant quand même 33 000 journées travaillées. 1160 stères de bois de chêne ont été nécessaires. Son ancre maitresse pèse 1,8 tonnes. Elle mesure 44 mètres de long (soit un pouce de plus que ce qui était prévu dans les plans) et 60 mètres hors-tout, pour 11 mètres de large. Les officiers et l’équipage (292 hommes) embarquent le 14 maiIMG_0241.jpg sous le commandement de Louis de la Touche. Pendant plusieurs mois, elle va sillonner le Golfe de Gascogne, sécuriser des convois, faire la chasse à des corsaires anglais. Elle engage plusieurs combats et rapporte quelques prises. Lorsqu’elle rentre à Rochefort pour réparation et carénage, on double alors ses œuvres vives de cuivre pour augmenter sa vitesse par une meilleure glisse. Au portant, elle filera ses 13 ou 14 nœuds. Après avoir déposé La Fayette, elle restera en Amérique, participant aux combats, puis reviendra en France. Elle est radoubée à Rochefort en mai et juin 1782, puis cingle sur l’Inde pour protéger des bâtiments de commerce. Là-bas, elle participe à des combats, puis rentre à Rochefort en avril 1784. Pendant neuf ans, elle va poursuivre ses missions au service du roi, puis de la République. En septembre 1793, elle doit escorter un convoi depuis l’estuaire de la Loire jusqu’en rade de Brest. A trois lieux du rivage, au large du Croisic, elle arrive sur un haut-fond et touche des récifs. A la marée montante, le flanc déchiré, elle se remplit d’eau et coule inexorablement. Ainsi finit l’histoire de la frégate la plus célèbre du 18ème siècle.

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La réplique de l’Hermione venue à Sète a pour origine une poignée de passionnés porteurs d’un rêve fou : reconstruire à l’identique la frégate du 18ème siècle. L’association Hermione-La Fayette voit le jour en 1992 ; le premier président sera Erik Orsenna. Le chantier s’étalera de 1997 à 2014 (pour mémoire, la frégate originale a été construite en 4 mois).

 

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L’Hermione en construction en 2005

 

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Pièces de bois avec annotation de leur future fonction

En 2015, elle refait le trajet Rochefort Boston. Depuis, elle navigue régulièrement et participe à tous les rassemblements de vieux gréements. En 2018, elle est pour la première fois en Méditerranée. Après son passage à Sète le weekend de Pâques, elle sera à Port-Vendres du 20 au 22 avril.

Les marins Languedociens et Catalans envoyés en Amérique

Lorsque en 1778, le roi de France décide d’envoyer en Amérique sa flotte de Méditerranée, forte de douze vaisseaux et quatorze frégates, il faut trouver des matelots pour manœuvrer tous ces navires (il faut pas moins de 875 marins pour le navire amiral). On procède alors à une levée en masse : tous ceux qui savent tenir sur un bateau sont convoqués : les marins provençaux pour commencer, puis ceux du Languedoc et de la côte catalane, qu’ils naviguent en mer ou sur les lagunes. Enfin, comme le compte n’y est pas, on enrôle également les mariniers qui travaillent sur les rivières et canaux du midi. On trouve donc aussi des marins de Toulouse et de Moissac…

Sur notre littoral, les villages côtiers sont tous durement mis à contribution. Sète, Agde, Gruissan, Bages, Sigean, Leucate, Aigues-Mortes, Le Grau-du-Roi, Mèze, Bouzigues, Marseillan, Canet, mais aussi Narbonne, Béziers, Montpellier et même on l’a vu des villes situées à plus de 100 km de la côte fourniront plusieurs centaines de matelots (Anne Oriol en a recensé 500). Quelques-uns tentent d’échapper à la mobilisation en allant se cacher dans la garrigue ou se perdre au fin fond des lagunes. Mais la grande majorité d’entre eux embarquent, contraints et forcés. Ces marins ou pêcheurs qui n’ont pour beaucoup jamais quitté le Golfe du Lion apprendront en mer leur lointaine destination. Après avoir vu la Chesapeake Bay, la côte nord-est des Etats-Unis et les Antilles, la plupart d’entre eux rentreront après deux ou trois ans passés sur les navires du roi. Gruissan par exemple déplorera 3 pertes sur les 33 matelots mobilisés, alors que 13 gruissanais laisseront leur vie à Aboukir en 1798.

Ils auront contribué bien malgré eux à l’émancipation et la naissance de cette nouvelle nation.

Références :

 

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Une réflexion sur “L’Hermione, La Fayette et les centaines de marins languedociens et catalans envoyés aux Amériques

  1. Penser que l’Amerique est aujourd’hui un grand pays grâce (entre autres) aux marins de Gruissan, c’est
    extraordinaire! En tous cas quel beau bateau, une sacrée aventure tant pour l’original que pour la réplique. Bravo pour l’histoire et pour les photos.

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