Aigues-Mortes, le rêve ensablé des rois de France

Que l’on arrive en bateau, par le canal maritime ou le canal du Rhône à Sète, ou bien en voiture, c’est d’abord une tour qui se profile sur le paysage uniformément plat qui l’entoure. Puis les remparts se dessinent au fur et à mesure que l’on s’approche. Aigues-Mortes surgit alors au milieu de nulle part, entre marais salants, étangs et marécages.

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L’histoire commence il y a fort longtemps. On sait que le lieu est peuplé depuis les temps les plus reculés. Au VIIIème siècle, on signale un hameau, composé de cabanes en roseaux ; on y vit probablement de la chasse et de la pêche.

Sa situation géographique est également favorable au commerce maritime. Située au bord d’un étang plus profond qu’aujourd’hui et ouvert sur la mer par un grau praticable par les navires de haute mer, on peut penser que les bateaux pénètrent dans la lagune et s’approchent plus ou moins du village en fonction de la profondeur. Là, les marchandises peuvent être débarquées et apportées à terre sur des barques à fond plat.

Dans ce havre naturel, des bateaux viennent de Gènes, d’Alexandrie et d’autres ports de Méditerranée pour commercer.

C’est dans cette situation que se trouve Aigues-Mortes au XIIIème siècle. En ce temps-là, le roi de France Saint-Louis veut disposer en Méditerranée d’un port sous son contrôle direct. Or, Marseille (et la Provence) dépend du frère du roi, Narbonne et ses débarcadères appartiennent au Comte de Toulouse, Montpellier et son avant-port de Lattes sont alors rattachés au royaume d’Aragon. Quant aux mouillages du Roussillon, ils ne sont évidemment pas français à cette époque-là. Le roi, qui ne veut pas que ses soldats croisés soient transportés par des galères génoises décide alors d’utiliser Aigues-Mortes et d’en faire son grand port royal en Méditerranée.

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Quand il embarque pour la première croisade en août 1248, Saint-Louis a déjà renforcé les fortifications de la ville et fait creuser l’étang de la Marette au pied de la ville pour en faire un port, ou tout au moins un lieu de mouillage tout contre la ville. Le grau permettant l’accès à la mer (le grau Louis) est alors situé au niveau du site actuel de la Grande-Motte. Pour permettre aux galères et autres navires de haute mer de circuler en toute sécurité entre le grau et le port, il fait creuser un canal (le canal Viel), dont un tronçon est encore visible aujourd’hui.

Quelques 25000 hommes embarquent donc sur une quarantaine de grands navires et une multitude d’embarcations. La croisade n’est pas vraiment une réussite puisque le roi est fait prisonnier et qu’une forte rançon doit être payée pour qu’il revienne en France en 1254.

En 1270, il s’embarque à nouveau pour la 8ème croisade dont il ne reviendra pas vivant. Il meurt de dysenterie ou de typhus quelques semaines plus tard.

Mais le destin royal d’Aigues-Mortes ne s’arrête pas là. En effet, le fils du roi Philippe le Hardi, puis son petit fils Philippe le Bel poursuivent le développement de la ville et l’entourent de remparts. Mais surtout, Aigues-Mortes obtient le monopole du commerce du Levant. Cela signifie que tout navire en provenance IMG_0064.jpgd’Asie Mineure, d’Egypte, d’Afrique, etc…doit obligatoirement débarquer ses marchandises dans ce lieu. Elles peuvent ensuite être distribuées en France ou repartir en mer sur des caboteurs qui desserviront les autres villes portuaires du pays. Cette situation de monopole va faire de la ville le port commercial le plus actif du royaume en Méditerranée et l’enrichir de manière considérable pendant deux siècles.

Entretemps, le grau Louis s’est ensablé et un autre passage vers la mer, plus à l’est est utilisé à partir du XVème siècle : le grau de la Croisette.

 

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Vue des graus successifs utilisés pour relier le port à la mer : le grau Louis (le plus à gauche), puis le grau de la croisette, enfin le Grau-du-Roi – photo internet

 

Lorsque cesse ce monopole, la fréquentation des navires va rapidement diminuer, et la concurrence de Marseille, puis de Sète s’avérer fatale au trafic commercial. L’envasement de l’étang contribuera également à l’abandon progressif du port. Le chenal actuel qui relie la ville au Grau-du-Roi est creusé en 1752, coupant en deux l’étang de Repausset qu’il traverse.

L’arrivée du canal du Rhône à Sète en 1806 transforme finalement Aigues-Mortes en port fluvial et lui donne le caractère qu’elle présente actuellement.

 

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Le canal du Rhone à Sète (en haut et à droite) et sa jonction avec le canal maritime (à gauche)

 

Aujourd’hui, la ville est cernée par les eaux. Depuis les remparts, le panorama est saisissant. Etangs, marais salants, canaux forment une mosaïque qui ne demande qu’à être explorée. Le tour des murailles fortifiées est aussi l’occasion de se souvenir qu’Aigues-Mortes fut aussi une prison au temps des guerres de religion et que les huguenots y furent retenus prisonniers après la révocation de l’édit de Nantes en 1685. Marie Durand, emprisonnée en 1730 à l’âge de 19 ans, y restera 38 ans ! On lui attribue le mot RESISTER qui reste gravé sur la margelle du puit.

Le port est implanté sur le canal maritime tout contre la ville. Ce qui permet aux bateaux visiteurs de passer une nuit dans un environnement exceptionnel au pied des remparts. On y accède depuis la mer par IMG_0074le Grau-du-Roi en passant les deux ponts ouvrants qui permettent d’accéder au chenal. Trois milles marins d’un voyage étonnant au milieu de l’étang de Repausset vous amènent au pied des murailles. Attention toutefois au tirant d’eau qui ne doit pas dépasser 1,60m d’après la capitainerie.

Passage des ponts au Grau-du-Roi et canal maritime

 

 

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L’entrée au Grau-du-Roi, pour accéder au Canal Maritime

 

Dans la zone technique toute proche se trouve le chantier naval Sirvent, créateur dans les années soixante de ces magnifiques Tahiti Ketchs que l’on trouve souvent dans les ports de notre côte.

Un dernier mot avant de partir. On distingue très bien sur les vues aériennes (type Google Earth) ou les cartes IGN (ainsi que sur le Géoportail) certaines portions de l’ancien canal creusé par Saint-Louis pour accéder à l’ancien grau. Il est d’ailleurs appelé « canal vieille » (sic). Il part de l’étang de la Marette et forme un coude avant de se perdre dans les marais. Il est possible d’y accéder et de se promener tout son long en pensant aux galères et bateaux de commerce qui, il y a plus de 750 ans quittaient Aigues-Mortes pour un périple incertain en Méditerranée.

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Aigues-Mortes vue depuis une courbe du Canal Viel

 

 

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Le canal Viel avant qu’il ne se perde dans les marais

 

 

 

 

 

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4 réflexions sur “Aigues-Mortes, le rêve ensablé des rois de France

  1. Merci beaucoup Hervé pour ce nouveau reportage très bien documenté et illustré de très beaux clichés qui donnent envie d’aller découvrir Aigues-Mortes.

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