L’embouchure de la Têt, sauvage et imprévisible

J’ai toujours été fasciné par les estuaires, territoires de l’entre deux, où l’eau n’est ni totalement douce, ni complètement salée, où la mer, suivant que le vent vient de terre ou du large avale le fleuve ou au contraire le repousse dans son lit, où quantité d’animaux se retrouvent pour faire ripaille, où les quelques pêcheurs ou promeneurs présents sur le site, en oublient l’objet de leur venue et se retrouvent figés, pris par la beauté et la poésie du lieu.

Fleuve côtier de 115 km de long, la Têt prend source au pied du Carlit, dans les Pyrénées catalanes à plus de 2000 m d’altitude. C’est elle qui alimente le lac des Bouillouses, puis descend dans la plaine en traversant entre autres les villes de Villefranche-de-Conflent, Prades, Ille-sur-Têt et bien sur Perpignan. Sur ses derniers kilomètres, elle serpente aimablement dans la plaine avant de finir sa course dans la mer. La Têt est l’un des rares fleuves littoraux dont l’embouchure n’est pas canalisée, ce qui lui confère ce côté sauvage, imprévisible et attirant. D’autant plus qu’il faut pour la trouver laisser la voiture à quelque distance de là et faire à pied les derniers hectomètres. La beauté, ça se gagne…

La Têt peu avant l’embouchure

Je constate depuis mon dernier passage les changements intervenus dans la topographie du site. Le fleuve au moment d’atteindre le rivage vire vers le sud et longe la mer pendant quelques centaines de mètres, formant un chenal parallèle au rivage, comme pour prendre son temps et prolonger son cours encore un peu avant de se jeter dans l’univers salé. Effet des tempêtes probablement et privilège des estuaires restés sauvages où la nature reste maitresse de son destin.

Autre changement notable : le lieu est beaucoup moins pollué que la fois précédente où plastiques et détritus en tous genres côtoyaient de vieilles bouteilles de gaz, des canettes métalliques et même un extincteur.

L’embouchure il y a quelques années

Heureusement car le lieu suscite vraiment la rêverie.

Aujourd’hui, le site est désert. Pas d’habitation sur la rive sud, une propriété côté nord. Mais qui se souvient qu’une petite communauté vécut ici même il y a un peu plus de cinquante ans ? Un article de Midi-Libre de juillet 1968 nous raconte que, sur la rive nord, côté Sainte-Marie-la-Mer, au lieu-dit La Crosta s’élevaient alors une vingtaine de baraques en roseaux, en sanil comme on dit ici. Des pêcheurs, retraités pour la plupart, et originaires des villages alentour (Sainte-Marie, Toreille, Saint-Laurent de la Salanque) avaient trouvé ici un refuge bienheureux. Ils étaient rejoints à la belle saison par quelques estivants Et ils pratiquaient alors une pêche étonnante : la saltada. Le principe consistait à déployer dans l’estuaire un premier filet vertical, refermé sur lui-même et formant ainsi un grand cylindre. Un deuxième filet, horizontal, et flottant à la surface de l’eau grâce à des roseaux entourait le premier. Le filet vertical était disposé au moyen de deux barques qui le refermaient autour du banc de poissons qui avait été repéré. Alors, les pêcheurs en criant et tapant sur l’eau affolaient les muges qui pour s’échapper du filet cylindrique vertical sautaient par-dessus et retombaient sur le filet horizontal où elles restaient prisonnières. Cette pêche collective permettait à la communauté d’améliorer l’ordinaire. Mais en cet été 1968 et depuis quelques années, la pollution rendait la consommation du poisson quasiment impossible. Etaient mis en cause l’absence de station d’épuration pour les eaux usées de Perpignan, les déversements issus des caves viticoles et les campings installés le long de la rivière. Autre sujet d’inquiétude, l’aménagement du littoral qui faisait craindre aux habitants de devoir quitter ce lieu attachant pour faire place aux stations balnéaires. Le journaliste dans un élan d’optimisme concluait : « Vos paillotes sont précieuses, et nous ne pensons pas que l’on puisse jamais les condamner sans appel. » On sait ce qu’il advint. Ces cabanes construites entre le fleuve et la mer, soumises aux débordements de l’un et aux colères de l’autre ont été détruites.  Seule consolation, si les baraques ne sont plus là, elles n’ont pas été supplantées par des immeubles et l’aspect sauvage du site est resté préservé.

Photo Midi Libre – 27 juillet 1968

Une autre histoire liée à l’embouchure me revient en mémoire. Celle de Michel Brousse et Georges Schlumberger qui, par une nuit sombre de mai 1943, quittèrent la France pour rejoindra les forces alliées. Les deux amis réussirent à apporter un kayac en toile démontable jusqu’à la Têt. Une fois l’embarcation prête, ils franchirent l’embouchure et passèrent en mer, cap au sud. S’ensuivit un périple peu ordinaire : passage du cap Béar, de la frontière et arrivée à Mataro, près de Barcelone, une semaine plus tard. Après avoir goûté aux geôles franquistes, ils furent libérés, purent rejoindre les forces alliées en Afrique du Nord et participer à la libération de la France.

Décidément, sous les eaux tranquilles du fleuve se cachent de belles histoires.

Quand la mer tente en vain de refouler le fleuve

6 réflexions sur “L’embouchure de la Têt, sauvage et imprévisible

  1. Comme tes articles me donnent l’envie de tout plaquer pour partir immédiatement sur tes pas ! Tu as une capacité extraordinaire à évoquer en quelques lignes ce pays que nous aimons tant !
    Est-ce du Bourdigou que tu parle ?
    As tu vu le film qui avait été fait par les frères Marre des manifs de soutien à l’époque ?

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    1. Merci Charles pour ton message ; alors, non il ne s’agit pas du Bourdigou (mais qui est tout près de là) ; le Bourdigou est au nord de Sainte-Marie et la Têt est juste au sud, entre Ste-Marie et Canet. Et je ne connais pas le film dont tu parles, mais je vais le rechercher.

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  2. Bonsoir Hervé
    Te lire est toujours un enchantement. Et cet article me ramène aux récits de ma mère originaire de Perpignan. La Tet sortait parfois de son lit et inondait au-delà de sa rive. Moi enfant j’y ai vu des lavandières…
    Merci pour tant de poésie.
    Amitiés
    Claire

    Aimé par 1 personne

  3. Merci pour cet article qui nous apporte un peu d’évasion, décrivant cette belle région à portée de nous.
    As tu déjà écrit sur le Château d’en Bardou appelée aussi maternité suisse d’Elne ? C’est aussi une belle histoire que cet édifice accueillant femmes réfugiées pendant la Retirada , et pendant la guerre . Pas loin des golfes clairs, il y a eu aussi un passé tragique lié notamment aux différents camps de rétention , cette maternité improvisée était sûrement le signe de la pérennité de la tradition d’accueil de cette belle région.
    Bonne soirée

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    1. Merci Véro pour ton mot ; j’ai lu des articles sur la maternité dont tu parles, mais c’est vrai que je n’ai pas encore creusé le sujet ; en revanche, j’avais fait un article sur le camps d’Argelès au moment de le Retirada. Période douloureuse mais aussi comme tu le dis riche en témoignages de solidarité de la population locale.

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