La Pointe Courte à Sète : un lieu de caractère

Nul besoin de faire des centaines de kilomètres pour se sentir dépaysé. A Sète, non loin de la gare, une bande de terre s’enfonce comme une corne dans le bassin de Thau. Bordée d’un côté par le canal qui permet d’accéder à la lagune et de l’autre par l’étang lui-même, cette presqu’île a su garder un sacré caractère. Bienvenue à la Pointe Courte !

L’histoire commence au milieu du 19ème siècle, quand des travaux de remblaiement sont effectués pour permettre l’arrivée du chemin de fer. Cette opération une fois terminée, des pêcheurs s’installent sur cette bande de terre qui donne directement sur l’étang, mais aussi toute proche du canal qui débouche sur la mer. Un petit port est creusé, des maisons sont construites, un quartier est né. Cent cinquante ans plus tard, on déambule avec bonheur dans ce lieu qui a su garder son âme.

Les ruelles étroites et ombragées portent des noms évocateurs : traverses des pêcheurs, des rameurs ou des jouteurs. Parfois, au milieu de la rue traine un barbecue et une table, témoins du repas de la veille, de la convivialité qui règne ici et signe fort d’accaparation du territoire. Il est vrai qu’il n’y passe pas beaucoup de voitures. On imagine une vie particulière où tout le monde se connaît et s’interpelle.

En bord d’étang sont alignées des cabanes en bois qui donnent directement sur l’eau. Les baraques sont décorées de dessins naïfs, bel exemple d’art populaire. Parfois, un dicton orne la façade : « Il vaut mieux une sardine sur le gril qu’un thon qui nage », ou « Il vaut mieux manger des spaghettis avec des amis que du caviar avec des conards (sic)  » tandis que la buvette annonce « Fermée pour cause de fermeture ». Il flotte sur le quartier un air de liberté. On est ici à la marge, comme hors du temps. Ce n’est pas en tout cas un lieu commun.

On se dit que Georges Brassens (la digue porte son nom) a dû aimer cet endroit au parfum libertaire. Plusieurs inscriptions lui rendent d’ailleurs hommage : l’inévitable « Copains d’abord », mais aussi un évocateur « Fernande, je pense à toi… ».

Une autre âme libre appréciait cet endroit : Agnès Varda. La cinéaste disparue il y a deux ans avait passé son adolescence à Sète où ses parents, belges, s’étaient réfugiés en 1940. Elle s’était prise de passion pour ce quartier qu’elle avait porté à l’écran en 1955 : le film La Pointe Courte fut son premier long métrage. Il obtiendra le Grand Prix du film d’avant-garde de Paris cette même année.

Une rue du quartier ainsi qu’une fresque murale lui rendent hommage.

Je m’avance dans l’allée qui mène jusqu’à l’étang : on est ici à La Pointe du Rat (détournement de la Pointe du Raz en Bretagne) ; c’est ici le royaume des chats. J’en compte pas moins de dix-sept qui divaguent entre leurs niches et Le Chat Laid, le cabanon où une dame leur donne à manger.

Au port règne l’activité habituelle à ce genre d’endroit : les pêcheurs sortent le poisson, les filets sèchent au soleil, les cordages côtoient les ancres et les nasses s’empilent près des piquets en bois. Bref, c’est l’habituel fatras hétéroclite des petits ports de la côte. Une barque arrive justement. Tandis qu’elle accoste, une autre sort, chargée de piquets. L’homme qui la dirige, ciré jaune, bonnet sur la tête, regarde le ciel et file vers son poste.

Sète est un port de commerce : une ville ouverte sur le monde, nourrie au fil des siècles d’une forte immigration, notamment italienne, dont les rues sont parcourues par des marins venus du monde entier. Mais ici, à l’autre bout de la cité, où le temps semble s’être arrêté, se situe l’ancrage de la ville dans son étang, comme un garde-fou nécessaire au mouvement perpétuel qui caractérise notre époque. Ici, on se pose et on contemple.

Mes pas me conduisent le long du canal. On s’interpelle depuis le balcon, on déjeune sur les tables en bois posées au bord de l’eau, on regarde le flot entrer dans l’étang… Sur l’autre rive du chenal, à l’extrémité du quai de la Daurade se dresse un beau bâtiment édifié à la fin du 19ème siècle. Celui qui fut d’abord le siège de la Station Zoologique de Sète est désormais rattaché à l’université de Montpellier et abrite la Station Marine de Sète, dédiée à l’observation de données bio-physico-chimiques de la lagune de Thau et de l’avant-côte sétoise. Et je me dis qu’il est étonnant de voir cet édifice néo-classique abritant des activités scientifiques faire face au vieux quartier de pêcheurs, comme un pendant nécessaire au joyeux foutoir qu’est la Pointe Courte. Comme deux manières complémentaires d’aimer l’étang, en quelque sorte.


4 réflexions sur “La Pointe Courte à Sète : un lieu de caractère

  1. Bonjour Hervé
    Que ton article fait un bien fou en ces temps moroses de repli sur soi!
    C’est un baume de poésie, d’humour, de gaieté qui vient baigner l’âme.
    Reçois un grand merci.
    Amitiés
    Claire

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  2. Vraiment Super! Déjà Sète est une ville trés attachante où je suis passé à vélo il y a trois ans et où je me suis dit ‘ici j’aurais pu habiter’. Merci Hervé pour ce merveilleux reportage qui donne vraiment envie d’y aller.
    Michel

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