A la découverte des ports romains de Narbonne avec Corinne Sanchez, archéologue

Plonger dans l’histoire peut parfois nous conduire à découvrir encore et toujours les lieux d’exception de notre littoral. C’est le cas ici à la recherche des ports romains de Narbonne.

Il n’est pas tout à fait dix heures lorsque je gare la voiture au bord du chantier, quelque part sur les hauteurs de Port-la-Nautique. Derrière le grillage qui protège le site, une dizaine de personnes s’affairent ; la plupart sont agenouillés, un outil ou une brosse à la main, travaillant à dégager un pan de mur, une mosaïque, des tessons et même des charbons de bois. Ils sont étudiants, chercheurs, ou même bénévoles-volontaires, toutes et tous passionnés d’archéologie. Ils œuvrent sous la direction avisée et bienveillante de Corinne Sanchez, archéologue chargée de recherche au CNRS et responsable du projet.

C’est l’heure de la pause. Le chantier commence tôt le matin à cause de la chaleur. Pendant que les travailleurs se rendent vers la table où sera servi le café, Corinne, cartes à l’appui, me dresse un tableau de la situation portuaire du site à l’époque romaine.

Fixons les idées ; Narbonne (Narbo Martius) est créée par les romains en 118 avant Jésus-Christ. Le lieu est stratégique car situé au carrefour permettant les échanges entre les mondes méditerranéen et Atlantique, la voie terrestre (voie d’Aquitaine) permettant de remonter sur Toulouse, puis en descendant la Garonne jusqu’à l’océan. En ce temps, les étangs de Bages, Sigean, Gruissan, Ayrolle forment une grande lagune séparée de la mer par un cordon littoral et un chapelet d’îles. La limite terre-mer se situe alors environ 2 km en retrait du littoral actuel et passe au niveau de l’Ile-Sainte-Lucie. Toutes les conditions sont réunies pour que ce site devienne un port d’une envergure exceptionnelle. Les navires de haute mer pénètrent dans cet espace très protégé par les graus, ces passages par lesquels les étangs communiquent avec la mer. Une fois dans la lagune, ils vont remonter tout au nord, au plus près de la ville située à environ quatre kilomètres de là. Puis ils déchargeront leurs marchandises sur des allèges, ces barques à fond plat qui remonteront ensuite jusqu’à Narbonne le fleuve Atax (Aude) qui à cette époque se jette dans la lagune au niveau de Mandirac.

Carte du littoral à l’époque romaine – image Julien Cavero (CNRS UMR 8591 – PCR Ports antiques de Narbonne)

Le premier avant-port d’importance connu à ce jour est Port-la-Nautique, où se situe aujourd’hui le port de plaisance. Des recherches ont révélé une digue perpendiculaire au rivage. Les fouilles sous-marines effectuées pendant de nombreuses années ont mis à jour des objets de tout type : amphores, lampes à huile, vaisselle, ainsi qu’une ancre en bois de chêne de taille conséquente (3,65 m pour 366 kg).

Ancre découverte à Port-la-Nautique (musée Narbo Via)
Amphores (musée Narbo Via)

Ce port fonctionna des années 30 av-JC jusqu’à 70 ap-JC. Puis il fut victime d’un envasement probablement dû aux infrastructures portuaires qui constituent des pièges à sédiments. De ce fait, les navires prirent l’habitude d’aller directement à l’embouchure du fleuve située à deux kilomètres de là, au niveau de Mandirac. Pour stabiliser le fleuve qui avait tendance à divaguer et sécuriser les opérations de débarquement, deux jetées monumentales furent construites ; les fouilles ont permis de les suivre sur une longueur d’un kilomètre sept cents. Lors de recherches effectuées ces dernières années, un bateau fut découvert « dans » la jetée. L’hypothèse la plus probable est que cette barque avait coulé et que l’épave fut utilisée pour servir de superstructure au quai alors en construction ou réfection. On emploiera aussi comme matériaux des pierres issues de bâtiments de Narbonne qui n’étaient plus utilisés.

Blocs de pierres issus de monuments et réutilisés à la construction des jetées (Musée Narbo Via)

Les fouilles conduites de 2007 à 2015 ont appris bien des choses. Pour bâtir en pleine eau, les ouvriers construisaient d’abord un caisson en bois, à l’aide de pieux plantés au fond de l’eau. Ils remplissaient ensuite cet ouvrage des pierres qui constituaient la jetée. Et ainsi de suite en progressant vers le large. Ces digues étaient suffisamment larges pour servir de quai. Les marchandises pouvaient y être débarquées pour ensuite gagner Narbonne par le fleuve, transportées sur les allèges, ces barques à fond plat propulsées à la voile ou halées par des hommes. Ces jetées antiques sont toujours là aujourd’hui, enfouies sous une épaisse couche de sédiments. Elles ont permis au port de l’embouchure de fonctionner cinq cents ans.

Retour à La Nautique. Le débarcadère était situé on l’a vu au niveau de l’actuel port de plaisance. Sur une hauteur, des entrepôts de 150 m de long ont été mis à jour et étudiés au cours des années 90, confirmant le caractère commercial de ce lieu. Mais la bâtisse sur laquelle travaillent aujourd’hui nos archéologues et située à quelques centaines de mètres des bâtiments commerciaux, sur le plateau qui domine la lagune, se révèle au fil des fouilles, exceptionnelle, tant par ses dimensions que par sa richesse.

Le site de fouilles

Selon l’hypothèse la plus probable, il s’agirait de la villa maritime (lieu de villégiature) d’un particulier très fortuné (commerçant) ou celle d’un personnage assurant de très hautes fonctions (pourquoi pas le gouverneur de la province). La dimension du bâtiment (160 m de long), sa hauteur (minimum deux étages avec des hauteurs sous plafond proches de 3 m), le parc qui jouxte la maison et enfin le vivier à poisson d’agrément pourvu d’une île en son centre découvert un peu plus bas en bord d’étang sont des signes d’une richesse exceptionnelle. Construite en 30 av-JC, quelques années avant la venue à Narbonne de l’empereur Auguste, il n’est pas impossible qu’elle ait abrité l’illustre visiteur. Sa façade toute en hauteur que l’on devait deviner de loin en arrivant en bateau contribuait aussi au prestige de la ville.

Corinne me fait visiter la demeure, passant d’une pièce à l’autre. On savait grâce aux archéologues du début du 20ème siècle qu’un bâtiment se trouvait par ici. Mais depuis, tout avait été recouvert. Quand il fut décidé de reprendre les fouilles, sur un terrain en friche où une vigne venait d’être arrachée, on tenta d’abord de localiser l’endroit par la technique de prospection géophysique. Un spécialiste, appareillage sur le dos et tenant à la main une grande antenne parcourut le site suivant un parcours méthodique, enregistrant les anomalies souterraines détectées par les ondes. Après traitement des données, on sut situer précisément où creuser. Et les fouilles débutèrent suivant un quadrillage rigoureux. C’est ainsi qu’en dix ans de recherches furent mis à jour les murs, les mosaïques, le système d’adduction et d’évacuation d’eau, un pressoir à huile (probablement) ou à vin ainsi que les objets du quotidien. La plupart des archéologues travaillent à genoux, brosse ou petit grattoir à la main.

Un peu plus loin, Julien s’interrompt pour m’expliquer son travail. Doctorant en anthracologie, il étudie l’archéologie des charbons de bois pour identifier l’espèce, savoir si elle était en futaie ou en taillis, irriguée ou pas… Incroyable ce que peuvent raconter ces échantillons. En fait, quarante chercheurs de disciplines différentes (archéologues, historiens, botanistes, etc…) travaillent sur ce projet. L’aspect pluridisciplinaire est un élément majeur permettant de comprendre et d’interpréter ce qui est découvert. Saisissant un pulvérisateur de jardin rempli d’eau, Corinne asperge une partie du sol, faisant apparaitre une mosaïque.

Avec érudition et simplicité, elle m’entraine de façon si vivante dans cet univers romain que je ne serais pas surpris en levant la tête de voir surgir un notable en toge.

Originaire de la région, Corinne Sanchez se passionne dès sa jeunesse pour le monde antique grâce aux livres présents dans sa bibliothèque ; elle participe aussi aux fouilles effectuées sur le château de Montséret tout proche. Adolescente, elle intègre pendant les vacances l’équipe qui travaille alors sur le site du Clos de la Lombarde à Narbonne. Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à Montpellier, elle fait sa thèse sur les céramiques de Narbonne et sa région. Ce thème l’intéresse particulièrement car il fourmille d’informations sur les échanges, la provenance des marchandises, ainsi que l’évolution des modes de vie que ceci implique. Après un post-doctorat à Bordeaux, elle intègre le CNRS en 2006 et obtient une mutation sur Montpellier en 2010. Elle prend alors la direction du projet Ports Antiques de Narbonne qui avait été initié cinq ans plus tôt.

Corinne Sanchez

Le dernier site concerné par des fouilles ces dernières années est situé sur l’île Saint-Martin à Gruissan. On se trouve ici à l’entrée de la lagune et cet ensemble constituait probablement la Capitainerie des avant-ports narbonnais et la préfecture maritime de la narbonnaise. Tous les navires arrivant du large passaient ici et pouvaient s’y arrêter. Les matelots avaient la possibilité de prendre un bain, on faisait provision d’eau potable et on embarquait les pilotes qui menaient les bateaux vers les ports situés au fin fond de la lagune (Port-la-Nautique, puis plus tard Mandirac). Des blocs de taille monumentale permettent de penser qu’un phare s’élevait ici. Situé en un lieu à la beauté à couper le souffle, il se visite cet été tous les jeudis à 10h et 17h.

Le site de l’île Saint-Martin devant l’étang d’Ayrolle

Si le chantier de La Nautique n’est pas ouvert au public, on peut quand même se rendre sur le site du port antique où est implanté aujourd’hui le petit port de plaisance et là aussi en un lieu exceptionnel, devant la lagune dominée dans le lointain par le village de Bages, rêver aux navires romains qui, il y a deux mille ans, sillonnaient ces paysages.

Port-la-Nautique

PS : le musée Narbo Via ouvert récemment et réalisation remarquable complète admirablement les visites des sites.

Narbo Via : le mur lapidaire


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