Supplique pour être enterré à la plage de Sète : Georges Brassens, sa ville natale, ses bateaux, et la mer…

Il y a cent ans ce 22 octobre naissait à Sète Georges Brassens, ce personnage inclassable, ce trublion de la chanson, cet artiste qui mariait avec talent gros mots et jurons à une langue d’un si grand classicisme.

On ne va pas retracer ici la vie et l’œuvre du poète, qui sont largement évoquées dans la presse ces jours-ci. Mais nous nous baladerons avec lui dans sa ville natale, à laquelle il a toujours été fidèle et nous évoquerons aussi son lien avec la mer, les étangs et ses bateaux.

Sète

Brassens est né au 54 de la rue de l’hospice (actuellement n°20 de la rue Georges Brassens), d’un père maçon dont les parents venaient de Castelnaudary, et d’une mère originaire d’Italie du sud. La rue située dans la partie haute de la ville (les quartiers populaires) donne en enfilade sur le port et la mer.

On sait qu’une forte communauté italienne s’installa à Sète dans ces années-là et cette artère a encore aujourd’hui un parfum d’Italie : du linge sèche aux fenêtres, on s’interpelle d’un balcon à l’autre, cet homme mal rasé et en marcel fume à sa fenêtre en regardant le temps qui passe, on parle à son voisin sur le pas de la porte, des odeurs de persillades passent par les fenêtres… Au fond de la rue, les grues du port, indifférentes continuent leur manège. Nous voici tout d’un coup transportés à Naples. C’est dans cette maison qu’enfant, il est bercé par les musiques de l’époque (Paul Misraki, Vincent Scotto, Mireille et Jean Nohain…) et les chansons traditionnelles d’Italie.

Rue Georges Brassens : comme un parfum d’Italie

Adolescent, il se laissera prendre par les rythmes de jazz et écoutera émerveillé celui qui a introduit le swing dans la chanson française, Charles Trenet.

Je descends avec émotion cette rue qu’il a si souvent parcourue. En bas, c’est le canal qui mène à l’étang d’un côté, et au port de l’autre. Deux univers fascinants et qui invitent au rêve.

Dès ses premiers succès en 1952, et donc avec ses premiers cachets, il fait construire une barque à Sète. Bien que vivant à Paris depuis une dizaine d’années, sa ville natale, ses bateaux sur les canaux, son étang lui collent à la peau. Il choisit le chantier Aversa, référence en matière de construction navale. Situé face à l’étang, rue des chantiers, il est réputé pour la qualité des bateaux qui naissent des mains expertes d’André Aversa. Lorsque ce dernier décide de passer la main en 1983, c’est l’association Voile latine de Sète et du bassin de Thau qui récupère l’activité.

Grâce au travail de ces bénévoles qui restaurent nacelles, catalanes, et autres barquettes, le chantier continue ainsi à vivre. Les savoir-faire sont transmis, les gestes sont perpétués, des bateaux sont sauvés, et toute une partie de l’histoire de Sète peut ainsi se pérenniser. En ce mois d’octobre, l’association propose une évocation de l’artiste à travers les deux bateaux qu’il commanda au chantier. A l’extérieur, face à l’étang, plusieurs unités en cours de rénovation attendent sur leur ber. Hébé, la barque qui apparait dans un film d’Agnès Varda repose sur la cale de mise à l’eau. Ici, les odeurs de bois, de sciure et d’étoupe se mêlent à celles qui viennent de l’étang. Revenons aux bateaux de Georges. Il en fait d’abord construire un premier. Il veut l’appeler Putain de toi, mais l’administration des affaires maritimes s’y oppose. Ce sera donc le Sauve qui peut. L’embarcation donne pleine satisfaction, mais elle s’avère trop petite (5,70m) pour accueillir tous les copains du poète. Deux ans plus tard, il en fait faire une autre plus grande (7m). Son nom, le GYSS, que Brassens gardera jusqu’à la fin de sa vie.

Sur ces canots, le chanteur amènera ses amis pour de belles virées sur l’étang de Thau, autour du phare de Roquerol. Ses plaisirs, la baignade et faire des moules comme l’on dit dans le midi.

Que sont devenus ses bateaux ? Le Sauve qui peut passera de mains en mains avant d’être oublié dans une vasière. Il sera finalement récupéré et restauré au chantier de la Plagette, sur le lieu même qui le vit naitre quelques décennies plus tôt. Propriété aujourd’hui de l’espace Georges Brassens (lieu dédié à la mémoire du poète), il repose sur le parvis, face à l’étang.

Le Sauve qui peut

Le GYSS connaitra aussi une période difficile avant d’être restauré à Frontignan par l’association des Gréements Languedociens. Appartenant au neveu de Georges, il a retrouvé sa place au quai de Bosc et flotte fièrement sur les canaux sétois.

Nos pas nous ont conduit à l’espace Georges Brassens, joli lieu d’évocation de la vie et de l’œuvre du poète et situé juste au-dessus du cimetière Le Py où repose le polisson de la chanson. Tournant le dos à la mer, il domine l’étang qui avait finalement plus les faveurs du chanteur que la grand mare des canards. Dans sa tombe toujours très fleurie, il côtoye pour l’éternité sa sœur Simone et sa compagne Püpchen. La mort est un thème récurrent de ses chansons (il y fait référence dans la moitié de ses textes), lui qui souhaitait faire la tombe buissonnière, quitter la vie à reculons et partir pour l’autre monde par le chemin des écoliers.

Une ode à sa ville

Toute sa vie, il sera fidèle à sa ville natale. Un amour exempt de ce chauvinisme qu’il fustigeait en moquant les imbéciles heureux qui sont nés quelque part. Et il a offert à Sète l’une des plus belles chansons que l’on ait écrite sur une ville. La Supplique pour être enterré à la plage de Sète contient tout Brassens :

L’humour :  

Mon caveau de famille hélas n’est pas tout neuf

Vulgairement parlant il est plein comme un œuf

L’éloge des poètes qu’il chérissait tant (ici Paul Valéry) :

Et qu’au moins si ses vers valent mieux que les miens

Mon cimetière soit plus marin que le sien

Les souvenirs d’enfance et d’adolescence :

Et c’est là que jadis, à quinze ans révolus,

A l’âge où s’amuser tout seul ne suffit plus,

Je connus la prime amourette.

Auprès d’une sirène, une femme-poisson,

Je reçus de l’amour la première leçon,

Avalai la première arête.

Ses lieux préférés :

Auprès de mes amis d’enfance les dauphins,

Le long de cette grève où le sable est si fin,

Sur la plage de la Corniche

Plage de la La Corniche : Est-ce trop demander sur mon petit lopin, plantez je vous en prie une espèce de pin

Un tantinet d’irrévérence :

Et quand prenant ma butte en guise d’oreiller,
Une ondine viendra gentiment sommeiller,
Avec moins que rien de costume,
J’en demande pardon par avance à Jésus,
Si l’ombre de sa croix s’y couche un peu dessus,
Pour un petit bonheur posthume.

En composant cette chanson de six minutes, beaucoup trop longue pour passer à la radio, il affiche aussi son mépris pour les contraintes commerciales

Si Brassens a aimé sa ville, cette dernière le lui rend bien, d’une manière parfois irrévérencieuse qui ne lui aurait surement pas déplu.

Il nous quitte finalement le 29 octobre 1981

Je serai triste comme un saule

Quand le Dieu qui partout me suit

Me dira, la main sur l’épaule :

« Va-t’en voir là-haut si j’y suis. »

Quand on réécoute ses textes quelques soixante ans après leur publication, on se rend compte qu’ils n’ont pas pris une ride. Cette langue surannée est un délice pour les oreilles, son amour pour la liberté, ses engagements (engagements de contrebande comme il aimait à le dire, c’est-à-dire non pas bannière au vent, mais plutôt élégamment suggérés), son culte de l’amitié (intemporelle chanson Les copains d’abord) résonnent finalement avec beaucoup d’acuité aujourd’hui.

Et le plus grand hommage que l’on puisse lui rendre est de l’écouter à nouveau.


3 réflexions sur “Supplique pour être enterré à la plage de Sète : Georges Brassens, sa ville natale, ses bateaux, et la mer…

  1. Je devais avoir une douzaine d’années quand j’ai entendu « gare au gorille »…Ce fut une révélation et l’admiration pour Georges ne m’a jamais quittée…Hélas, s’il n’était parti si tôt il nous aurait régalés de bien d’autres pépites…

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