Etang de Bages : sauvage et chargée d’histoire, la bien nommée Anse des Galères

Elle est isolée et sauvage à souhait. Prisée des véliplanchistes et des kitesurfeurs, refuge des flamants roses à certaines périodes de l’année, on y construisit au moyen-âge des galères pour le compte du pape Jean XXII. Quand l’histoire se déroule dans un lieu enchanteur, cela mérite le détour…

A cinq kilomètres à peine de Narbonne, l’étang de Bages est l’une des perles du littoral. L’absence de routes longeant ses berges a permis de préserver son aspect sauvage et singulier. Ses îles désertes (l’Aute, Planasse, le Soulier, la Nadière), le delta de la Berre qui s’y déverse entre Peyriac et Sigean, ses petits ports de pêche en font un lieu de caractère. Tout au nord de la lagune, l’étang se rétrécit pour former une crique pointant vers Narbonne, l’Anse des galères.

L’Anse des Galères

A la belle saison, véliplanchistes et kitesurfeurs, oiseaux migrateurs des temps modernes viennent y tracer leur sillon et bivouaquent le soir venu au bord de l’eau. En automne, les pêcheurs de l’étang y installent leurs barrages de filets. Souvent, des photographes animaliers y sont à l’affut, en quête d’un vol de flamants. Et à toute heure du jour, des promeneurs s’y promènent, des badauds badent et des rêveurs rêvent…

Mais peu d’entre eux savent qu’ils se trouvent sur les lieux mêmes d’un chantier naval, où furent construites en 1319 cinq galères sur une commande du pape Jean XXII. Le récit de cet épisode nous est parvenu grâce à un livre de comptes retrouvé dans les archives du Vatican et sur lequel les dépenses minutieusement retracées permettent de reconstituer le fonctionnement du chantier. Mais pourquoi là, en ce lieu qui nous paraît si loin de tout et dépourvu en ce temps d’infrastructures ?

Pêcheurs de l’étang

Nous sommes ici à quelques centaines de mètres du grand port romain de La Nautique, là même où se trouve aujourd’hui le petit port de plaisance. L’Anse des Galères, située à l’extrémité nord de la lagune n’est distante que de quatre kilomètres de Narbonne. Les forêts nécessaires à l’approvisionnement en bois indispensable à la construction des navires n’étaient pas très éloignées et l’Aude, qui servirait au transport des troncs se jetait encore en ce temps non loin de là dans l’étang, au niveau de Mandirac. Par ailleurs, une source était présente, assurant l’approvisionnement nécessaire à un chantier naval et à ses travailleurs. Enfin, Narbonne était encore un grand port et disposait de corps de métiers précieux pour ce type de projet. Autant de raisons qui expliquent le choix du lieu, Capelles, selon la dénomination de l’époque.

Le village de Bages vu depuis l’Anse des Galères

Le chantier, qui va s’étaler sur les années 1318 et 1319 commence par un véritable travail de terrassement, puis de construction de bâtiments en un lieu dépourvu d’infrastructure. Quatre-vingt-six hommes s’affairent à sortir de terre hangars, abris et dortoirs. Pendant ce temps, le bois est abattu et acheminé. On choisit les espèces (chênes, hêtres, saules, sapins) dans les forêts qui bordent Moussan et Cessenon, ainsi qu’aux alentours de Quillan dans la haute vallée. Les troncs furent tirés hors de la forêt par des attelages de chars à bœufs. A Quillan, ils furent précipités dans la rivière. Dans le minervois, ils furent acheminés jusqu’à Homps par des attelages, puis mis à l’eau dans l’Aude pour profiter de la force du courant. De Narbonne jusqu’à l’étang, pour pallier à la faiblesse du flot, les grumes étaient tirées par des hommes depuis le chemin de halage.

Cent-huit maitres scieurs de long furent réquisitionnés pour le chantier. La construction proprement dite fut assurée par des charpentiers et des calfats marseillais (180 en tout) venus de Marseille par la mer en cinq jours de navigation. La seule fabrication des rames dura trois mois. La mâture (cinq mâts et quinze antennes) fut fabriquée à Perpignan et Collioure, puis acheminée par la mer.

Dessin issu de l’article de Paul Amargier cité en référence 1

Pendant ce temps, des maîtres du fer fabriquaient les milliers de clous à partir du minerai extrait à Saint-Pons et Lespinassière. Les ancres et autres grappins furent eux commandés à Collioure.

L’étoupe, achetée à Marseille fut mélangée à la poix, portée en fusion. La poix, matériau précieux, était gardée sous clé. Un corps de 25 hommes d’armes était par ailleurs chargé de veiller en permanence sur le chantier, par crainte des brigands et des barbaresques.

On s’approvisionna aussi en armes : arcs (fabriqués avec du bois de thuya) et leurs flèches, arbalètes et leurs carreaux, armures, casques.

Les voiles furent taillées dans une voilerie marseillaise avec du tissu d’Avignon. Une fois teintes en rouge, elles furent cousues, cette tâche représentant 1 180 journées de labeur.

Enfin, les biscottes (biscuits du marin) furent fabriquées à Narbonne.

Le maitre d’œuvre de l’ensemble du chantier, Maître Pierre de Berre, venu de Marseille, passa onze mois sur place, soit la quasi-totalité de la durée du chantier.

Dessin issu du magnifique livre de Pierre Blasi (Référence 2)

Les galères une fois mises à l’eau, le pape décida en août 1319 de les louer à Robert de Sicile qui avait besoin d’une flotte pour secourir Gênes assiégée. Nous sommes ici en pleine guerre des Guelfes et des Gibelins. Cette escadre fut interceptée par Conrad Doria, capitaine de la coalition ennemie (les Gibelins – Aragonais). Au cours de la bataille navale qui s’ensuivit, tous les navires (vingt-quatre en tout) de la flotte sicilienne furent capturés ou coulés. Ainsi s’acheva le destin des cinq galères construites à Capelles, dans l’anse qui porte désormais leur nom.

Si vous venez un jour déambuler en ce lieu, vous griser de soleil et de vent en regardant les couleurs toujours changeantes de l’étang, vous penserez peut-être à ces cinq-cents personnes qui, il y a sept-cents ans, firent sortir de leurs mains ces navires au destin éphémère.

Références :

[1] : ce récit est tiré d’un manuscrit découvert au registre Introitus et Exitus (archives vaticanes – côte n°28) et surtout de la présentation qui en est faite dans le livre Navigations et migrations en Méditerranée (éditions du CNRS) par Paul Amargier.

[2] : Et voguent tartanes et voiles latines… Pierre Blasi – Edisud


4 réflexions sur “Etang de Bages : sauvage et chargée d’histoire, la bien nommée Anse des Galères

  1. Bonjour,

    Quelques précisions et additifs à l’article sur le site de construction de la Capelles.
    Les sources documentaires ont été éditées par J.P. Sosson, Un compte inédit de construction de galères à Narbonne(1318-1320), Bulletin de l’Institut Historique Belge de Rome, Fasc. XXXIV, Bruxelles, 1962, 262 p.
    Par la suite, Noël Fourquin a développé en détail la dimension technique de ces constructions, dans un chapitre intitulé les galères de Narbonne (p. 202-250) issu de la publication Navires et migrations en Méditerranée de la Préhistoire à nos jours, Paris, Editions du CNRS, 1990 (les dessins de la galère sont tirés de l’article de Noël Fourquin, p. 250). L’article de P. Amargier, La vie quotidienne d’un chantier naval sur l’étang de Bages et de Sigean en 1319, suit p. 251-265.
    Toutes ces contributions se complètent et contribuent à la connaissance de ce chantier original et fort peu connu, merci pour cela

    Bien amicalemen,

    Philippe Rigaud, Arles

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  2. Com sempre, Hervé, m’has fet conneixer i estimar una mica més els recons del golf de Lion.
    Salutacions. Pere de Prada-Vela Llatina-Calella de Palafrugell.

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