L’atelier des barques à Paulilles : la passion du patrimoine dans un lieu emblématique

Matin de printemps dans l’anse de Paulilles. Le cap Béar se reflète sur le plan d’eau lisse comme un miroir. Le phare a éteint son feu depuis que le soleil a surgi des eaux. Quelques rares promeneurs passent en silence, respectant le lieu et l’instant. Assis sur la plage de galets, je profite du moment, des couleurs et des odeurs : la garrigue en mai est en pleine explosion.

Ce lieu unique sur notre littoral a une histoire bien singulière. Pendant un siècle, on fabriqua ici des explosifs à base de nitroglycérine. Jusqu’à quatre cents personnes y furent employées dans l’usine : chimistes, nitreurs, encartoucheuses… A l’arrêt de l’activité en 1984 se posa la question de l’avenir du site. Un projet immobilier de marina faillit le défigurer à jamais. Heureusement, une forte mobilisation le fit avorter. Les terrains furent achetés en 1998 par le Conservatoire du Littoral qui en confia la gestion au Conseil Départemental des Pyrénées Orientales en 2000. Depuis, les bâtiments ont été réhabilités et on peut en cheminant d’une bâtisse à l’autre se plonger dans cette étonnante page d’histoire.

Depuis une dizaine d’années, l’un des édifices abrite l’Atelier des Barques. C’est là que j’ai rendez-vous avec Samuel Villevieille, le responsable.

Dès que l’on entre dans le bâtiment, les bruits de marteau et l’odeur de sciure vous mettent tout de suite au parfum. Une dizaine de personnes s’activent à différentes tâches autour de la vieille coque qui occupe le centre de l’espace.

L’atelier

Si l’atelier des Barques a officiellement vu le jour en 2010, son origine remonte bien plus loin. En 1991, Jacques Mellick est alors ministre délégué chargé de la mer auprès du ministre des Transports et de la Mer, dans le gouvernement de Michel Rocard. Sous l’impulsion de l’Union Européenne qui souhaite limiter la surpêche, il met en œuvre un plan qui portera son nom, et qui a pour ambition de réduire la flotte française de pêche. Pour cela, des aides sont accordées aux pêcheurs pour qu’ils détruisent leurs bateaux les plus anciens. Sur notre côte, cela se traduit par la destruction des barques catalanes qui, depuis des siècles, étaient tirées sur le sable de nos plages. Afin de sauver ce qui peut l’être, on décide alors de créer un Port-musée de la Voile Latine au Barcarès. Quelques-unes des embarcations traditionnelles sont ainsi épargnées et sont même estampillées « collection des musées de France ». Malheureusement, cinq ans plus tard, le musée ferme ses portes et la collection tombe en déshérence. L’idée apparaît alors de sauver ce patrimoine en le transférant à Paulilles. Un poste de Chargé de mission au patrimoine maritime est créé ; c’est Samuel Villevieille qui est embauché. Peu à peu, le projet évolue et on passe de l’idée initiale de musée à un lieu qui serait dédié à la restauration, la formation et la transmission des savoir-faire en charpenterie de marine.

Ce sera également l’atelier où les associations, de plus en plus nombreuses, qui tentent de sauver des barques traditionnelles peuvent venir procéder à la restauration, puis l’entretien des leurs embarcations. L’Atelier met à disposition les machines et outils, la compétence et les conseils : dans quel ordre se déroulent les différentes opérations, comment dessiner un gabarit, le choix du bois à utiliser… Mais ce sont les bénévoles des différentes associations qui travaillent eux-mêmes sur leurs barques.

Plan Cornu en cours de restauration

En marge du travail de restauration, l’Atelier organise aussi des manifestations et autres expositions toujours en lien avec le milieu maritime local : le pailebot Miguel Caldentey, la compagnie maritime mixte Paquet, les scaphandriers de la côte Vermeille, pour faire comprendre au public que le patrimoine maritime, ce n’est pas que des bateaux, mais tout un ensemble culturel qui inclut notamment du vocabulaire, du matériel de pêche, des coutumes et des pratiques.

Retour vers l’atelier. Une galerie au premier étage permet de prendre un peu de hauteur et d’embrasser d’un seul coup d’œil l’ensemble de l’activité.

Depuis la galerie

C’est une véritable ruche qui s’active autour des différentes machines. Evangelos, charpentier de marine salarié de l’Atelier des barques prodigue ses conseils aux uns et aux autres. Il y a là des stagiaires, deux étudiants Erasmus de l’Institut Montgrí à Estartit, un apprenti en charpenterie de marine, des adultes en reconversion envoyés par l’Institut Nautique de Méditerranée, deux jeunes du Centre d’Education Renforcée de Port-Vendres pour tenter de les sortir de leur milieu habituel. Au centre de la pièce trône un plan Cornu (du nom de son architecte Eugène Cornu bien connu dans le milieu maritime), voilier classique mis à l’eau en 1963. Il appartient à l’association Blablateau installée à Saint-Martin-de-Caralp, près de Foix en Ariège. Acquis par l’association en 2014, il a été remis à l’Atelier des barques en 2018. Deux ans de travail seront encore nécessaires avant que la belle coque ne retrouve les flots.

Tout en sortant du bâtiment, Samuel retrace le parcours professionnel qui l’a conduit ici. Originaire de Provence, familier du monde de la mer sans être un spécialiste des bateaux, il préparait un doctorat en anthropologie sociale et culturelle à l’université de Montpellier quand il prend connaissance d’une offre d’emploi sur un bulletin d’ethnologie. Il s’agissait alors d’organiser des animations culturelles autour du patrimoine maritime dans une friche industrielle située en bord de mer. Sa candidature est retenue ; il abandonne sa thèse, sans regrets, et se livre corps et âme au projet. L’Atelier des barques est officiellement créé en 2010. Au-delà du patrimoine et des bateaux, Samuel est très attaché au lien social qui règne ici : avec les associations, les stagiaires en formation ou les adultes en reconversion, ces jeunes aussi qui sortent du Centre d’Education Renforcée et qui ici retrouvent un cadre de travail, avec ses obligations, mais aussi les satisfactions liées aux réalisations concrètes après plusieurs semaines de présence.

Samuel Villevieille

Un groupe de visiteurs passe ; il est vrai que le chantier est ouvert au public, gratuitement et sans rendez-vous : toujours cette volonté de partager et faire connaître.

A l’extérieur du bâtiment, de vieilles coques patientent au soleil. Il y a là un canot méditerranéen venant de Valras, La Bressole, barque porte lamparo, Jany, bette de régate originaire de Leucate, Brutus, bette martégale propulsée à la rame et qui servait aussi bien au débarquement de marchandises qu’à la pêche dans les étangs, et bien d’autres encore…

Le premier weekend de septembre aura lieu le fameux Vire-vire de Paulilles, qui devrait rassembler cette année une trentaine de barques à voile latine venues aussi bien des côtes françaises de Méditerranée que de Catalogne du sud. Un spectacle inoubliable qui attire tous les deux ans de plus en plus de visiteurs, fascinés par le spectacle des barques qui évoluent sur le plan d’eau avant d’être halées sur le sable, comme avant.

Si vous êtes par là, ne le manquez pas ! Vous ne serez pas déçus.

Ci-dessous, le Vire-vire de Paulilles en 2018 : un spectacle inoubliable


6 réflexions sur “L’atelier des barques à Paulilles : la passion du patrimoine dans un lieu emblématique

  1. Encore une fois un chaleureux merci pour ces êtres attachants que tu nous fais rencontrer, pour les photos superbes, nettes, précises, ton récit passionnant et si instructif.
    Amitiés
    Claire

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  2. Très intéressant comme d’habitude. Bravo vous avez su vous mobiliser pour éviter la défiguration de votre patrimoine. Ce que nous n’avons pas su faire sur la Côte d’Azur…On voit le résultat.

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    1. Merci Claude pour ton témoignage. C’est vrai que ce qui a été fait à Paulilles est remarquable. Mais même ici, beaucoup de sites ont aussi été dénaturés. Mais cela veut aussi dire quand même que quand les gens se mobilise, il peut y avoir des résultats.

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