Au pays des yachts de luxe : trop n’est jamais assez

Dans le monde traditionnel de la voile, cet adage « Trop n’est jamais assez » signifie que l’on gagne toujours à surdimensionner ce qui touche à la sécurité du bateau : haubans, drisses, amarres, chaine de mouillage… Ne jamais lésiner sur la sécurité pour ne mettre en danger ni le bateau, ni l’équipage. Mais au pays des motoryachts de luxe, ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit.

Nous avons aperçu les premiers ce jour-là. Nous progressions alors tranquillement, venant en voilier des îles d’Hyères et longeant la côte à petite distance à une vitesse moyenne de cinq nœuds (soit un bon neuf kilomètres par heure). Réflexion faite, certains signes avant-coureurs auraient dû nous alerter. Depuis le début de la journée, nous étions dépassés par des bateaux à moteur de plus en plus gros. Faisant peu de cas de notre modeste embarcation, ils passaient à faible distance et grande vitesse, leur vague d’étrave nous faisant rouler bord sur bord, envoyant valser dans la cabine ce que nous n’avions pas pris la peine d’arrimer, la mer étant absolument plate.

Nous les avons enfin vus de près une fois arrivés au niveau de la magnifique plage de sable de Pampelonne, au droit de Ramatuelle, une exception dans ce paysage minéral où la plupart du temps, la roche tombe directement dans la mer. Et là, face à cette bande de sable dorée, les gros yachts à moteur étaient à l’ancre, sagement rangés les uns à côté des autres, comme sur un parking de supermarché. Tout au long de la côte, de Saint-Tropez jusqu’à San Remo, ils feront partie intégrante de notre quotidien.

Yachts au mouillage – plage de Pampelonne

D’une longueur pouvant aller d’une vingtaine jusqu’à une centaine de mètres, ce sont les grands yachts de luxe à moteur, propriétés d’une infime frange de la population dont nous avons peine à imaginer le mode de vie.

Lors d’une halte dans un port, nous discutons avec une employée chargée de l’accueil des bateaux en escale. Elle nous dit quelques mots de ce monde si éloigné du notre. Le prix moyen de ces motoryachts est de l’ordre du million d’euros le mètre linéaire. Soit, trente millions pour un bateau de trente mètres. Au-delà de cent mètres de long, on entre dans le domaine encore plus restrictif des super-yachts ; et accessoirement des milliardaires. Ces bateaux que ne peuvent s’offrir que les plus grosses fortunes de la planète valent eux quelques centaines de millions d’euros. Quand ils font le plein de carburant, un semi-remorque dédié s’approche du navire pour remplir ses cuves. Et il n’est pas rare que des gardes du corps veillent sur le pont.

Superyacht

Même sur les yachts dits normaux (moins de cent mètres), le luxe s’affiche à tous les étages. Parfois, une trappe s’ouvre et découvre à l’intérieur d’une soute quelques jet-skis et même parfois une petite vedette qui tient lieu d’annexe. Pendant leur saison d’été, ces bateaux quittent leur port d’attache (Saint-Tropez, Nice, Cannes…) pour aller au mouillage à quelques kilomètres de là passer quelques jours. Ils se risquent rarement loin de leur base, demeurant le long de la Riviera, française ou italienne. Et puis ils rentrent au port. L’hiver, l’équipage conduit parfois le navire aux Antilles pour que les propriétaires puissent y passer une semaine ou deux. Il est vrai que ces hivers sont désespérément longs en Europe.

Petit bateau dans gros bateau

Au port, nous nous sommes parfois retrouvés sur des pontons où étaient amarrées des unités d’une vingtaine de mètres de long. Comme si j’avais garé ma Dacia entre une Rolls et une Bentley. Sur les bateaux plus gros, l’équipage s’affaire dès le début de la matinée : lavage du pont à grande eau, nettoyage des vitres, astiquage des cuivres et inox. A l’heure du repas, nous avons un jour remarqué sur un salon de pont quatre personnes prenant l’apéritif. Sept marins et hôtesses se tenaient à leur disposition.

Faire les vitres, tous les matins…

Ces motoryachts sont souvent immatriculés à l’étranger, dans des pays fiscalement complaisants. Beaucoup d’entre eux arborent le pavillon de Malte ou du Royaume-Uni. Sur les parkings des marinas, les voitures sont à la mesure des bateaux : Jaguar et Bentley côtoient Porsche et Ferrari.

Entre Nice, Saint-Tropez, Cannes et Monaco, un incessant ballet d’hélicoptères survole notre voilier. Sans en avoir la certitude, nous pensons qu’il s’agit de taxis amenant les propriétaires de ces grosses unités et leurs invités de l’aéroport jusqu’à l’héliport le plus proche de leur yacht. Il y a tellement d’embouteillages en été sur la Côte-d’Azur.

Je n’ose imaginer l’impact sur l’environnement de ces mastodontes : émissions de CO2, consommation de carburant, besoins en eau et en électricité, ces navires étant évidemment largement climatisés.

En cet été 2022, pour cause de restrictions, il était partout interdit de laver le pont de son bateau avec l’eau provenant des robinets installés sur le quai. Normal. Nous en sommes donc revenus à la pratique ancestrale qui consiste à balancer sur le pont quelques bons seaux d’eau de mer. Mais ces yachts étaient eux lavés tous les matins au tuyau d’arrosage. Comme je m’en inquiétais auprès d’un employé du port, il me répondit qu’ils utilisaient l’eau provenant des cuves du bateaux et non celle du port. Cuves qui étaient ensuite probablement remplies avec l’eau du port.

Tout le monde sait évidemment qu’une infime partie de la population possède des richesses démesurées. Et qu’elle est responsable d’une pollution en rapport. Mais les côtoyer de si près renforce le sentiment que quelque chose ne tourne décidément pas rond en ce monde.

Un dernier mot sur le sujet. Lors d’une escale, nous étions amarrés à côté d’un yacht dont la valeur devait tourner autour du million d’euros. Nous prenions notre repas dans le cockpit lorsque le propriétaire est arrivé. Il a garé son Audi décapotable devant le quai, a actionné une télécommande et l’habitacle s’est automatiquement refermé. Puis il est monté à bord, nous a aimablement salué et s’est installé sur son bateau où il a passé une paire d’heures à boire un verre tout en pianotant sur son téléphone. Et puis il est reparti. Bien seul.


Une réflexion sur “Au pays des yachts de luxe : trop n’est jamais assez

  1. Bonjour Hervé
    Pourquoi ton article m’inspire tant de mélancolie? Ce monde d’artifices que tu nous dépeins est si éloigné des pauvres existences qui peuplent et se multiplient sur notre planète. Ces milliardaires sont-ils réellement heureux? Que font-ils de leur humanité?
    Merci de nous ouvrir les yeux sur leur monde.
    Amitiés
    Claire

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