Annick, matelot sur yachts de luxe : portrait d’une femme libre

C’est au grau des ostréiculteurs que je dois retrouver Annick. Est-ce dû à sa silhouette, son veston de marin, sa coupe de cheveux, elle me fait immédiatement penser à Florence Arthaud.

Nous nous sommes croisés une première fois par un matin brumeux en bord d’étang, où je m’étais arrêté pour fixer avec mon appareil photo une luminosité exceptionnelle. Après quelques minutes de conversation, elle m’expliqua travailler sur des yachts de luxe en tant que marin et hôtesse. De quoi aiguiser ma curiosité naturelle… D’où ce rendez-vous pris quelques semaines plus tard.

Annick est d’origine terrienne : parents viticulteurs dans les Corbières, premières vendanges à onze ans, c’est à La Franqui qu’elle découvre la mer au cours de vacances d’été qu’elle y passe sur le petit lopin où la famille a installé une caravane. Devenue adulte, elle travaille comme assistante dentaire, essentiellement en chirurgie. Mais après huit ans, elle ne supporte plus ces journées sous lumières artificielles. Et elle a envie de liberté, d’ouverture et de contacts. Elle se tourne alors vers la restauration ; elle fait les saisons et voyage le reste du temps. C’est lors d’un travail en Corse qu’elle découvre le monde de la mer et des marins. Elle participe au Festival du Vent à Calvi et décide alors de travailler sur des bateaux. Une amie d’Annick vient justement de se faire embaucher comme hôtesse sur un yacht. Mais hôtesse c’est bien, matelot c’est mieux. Suivant les conseils d’un ami, elle se rapproche de la prud’homie de Port-la-Nouvelle et passe le diplôme de matelot de pont.

Elle peut alors décrocher son premier emploi en Corse sur un navire de transport de passagers, puis à Monaco sur un bateau à moteur de luxe. Sur ce yacht de trente-et-un mètres, en compagnie des quatre autres membres d’équipage, elle reçoit le propriétaire pour des repas à bord ou de petites sorties en mer le temps d’une baignade avant de rentrer le soir. Pendant plusieurs années, elle multiplie les expériences de ce genre, de Nice à Cannes.

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Mais c’est le monde de la voile qui l’attire. Elle a l’occasion de faire une transat vers les Antilles. Corse, Gibraltar, Canaries, Barbuda. C’est sa première expérience conséquente en voilier. Une fois sur place, le skipper conserve son équipage et, au cours de plusieurs semaines, c’est la découverte de l’arc antillais. Avec un coup de cœur pour la Dominique. Au cours des hivers suivants, trois autres transats suivront, pour autant de convoyages notamment sur des catamarans Catana. Elle peaufine ainsi sa pratique de la voile.

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Lors d’un de ses séjours à Pointe-à-Pitre, sur le ponton 6 qui accueillit si longtemps l’arrivée de la Route du Rhum, elle assiste à l’arrivée d’un beau monocoque et aide à la manœuvre en prenant les amarres. A tout hasard, elle demande au capitaine s’il n’y a pas du travail. Ils recherchent justement une hôtesse-marin. Elle est immédiatement embauchée pour un mois, pour commencer. Et cela fait sept ans que ça dure. Le propriétaire est un italien qui envoie tous les ans son bateau aux Antilles pour de la location. A l’arrivée, Annick et les autres membres d’équipage remettent le voilier en état, le préparent pour la saison, font l’avitaillement pour les clients à venir, en respectant scrupuleusement les directives prévues dans la Preference list de chaque client. Il faut dire qu’à trente mille euros la semaine, on peut choisir ses menus.

Le voilier SWS, le bureau d’Annick (photo Annick)

Construit en Afrique du sud au chantier Southern Wind Shipyard (SWS), le voilier est un quatre-vingt pieds (vingt-quatre mètres) tout en carbone. Le mât culmine lui à trente-six mètres de haut. Idéal pour accueillir des familles fortunées. Annick passe ses journées en alternant les manœuvres de pont et les tâches de service.

Au bout de quelques années, le voilier est vendu, et l’équipage est conservé. Mais terminé les Antilles, la saison d’été se passe désormais entre Grèce et Italie. Pas mal non plus, d’autant plus que le patron affectionne les mouillages dans des criques peu fréquentées.

En plein boulot (photo fournie par Annick)

Cette liberté qu’Annick a tant cherchée et cette passion pour la mer et les voiliers ont un prix. Être éloignée de chez soi et des siens pendant de longs mois. Et une insécurité certaine dans le travail, même si jusqu’alors, elle a toujours trouvé un embarquement. A terre, Annick a posé son sac de marin à Leucate, tout près de La Franqui où elle a passé de si belles vacances d’enfant. Elle y vit les quelques mois où elle n’est pas sur l’eau. Mais les contraintes dues au travail ne sont jamais trop loin. Visite médicale obligatoire, sessions de formation pour conserver diverses accréditations. Cette année, c’est la formation feu-incendie qui va l’amener à Sète pendant trois jours.

Mais même à Leucate, la voile n’est jamais trop loin. Au creux d’une anse de l’étang, amarré à un ponton en bois, le petit pêche-promenade qu’Annick partage avec un voisin se balance doucement. C’est sur ce bateau de 5,80 mètres qu’elle explore la lagune leucatoise, loin du luxe des yachts de sa profession.

Le pêche-promenade d’Annick, dans son anse de l’étang de Leucate

Sa profession justement. Annick aimerait désormais avoir une vie un peu plus sédentaire et réfléchit à de possibles reconversions. Mais pas pour cette année. En effet, elle embarque à nouveau sur ce même bateau le 7 avril prochain. Après plusieurs semaines de préparation, c’est vers l’Irlande et l’Ecosse qu’il pointera son étrave. De quoi remplir encore son sac de marin de beaux souvenirs.


2 réflexions sur “Annick, matelot sur yachts de luxe : portrait d’une femme libre

  1. Renaud chante « C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme….. » Là, en l’occurence elle a pris la femme….Bravo Annick pour ce beau parcours et bon vent pour la suite….

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